Cet article fait partie du dossier expert « Les fascias ».
Chapitre 8 — Centre de connaissances Blue PortanceComment les fascias peuvent-ils participer à la douleur ?
Résumé — Un fascia peut contribuer à la douleur lorsqu’une contrainte mécanique, une inflammation ou des médiateurs chimiques stimulent ses terminaisons nerveuses, seuls ou en association. Une perte de glissement peut aussi augmenter la sollicitation des muscles, nerfs ou vaisseaux voisins. Elle reporte ainsi une contrainte d’un tissu vers un autre. Lorsque les signaux persistent, une sensibilisation périphérique puis centrale peut amplifier la réponse. Ce chapitre détaille cet enchaînement étape par étape.
1. Une source nociceptive possible
Les terminaisons nerveuses présentes dans certains fascias peuvent générer des signaux nociceptifs lorsqu’une stimulation ou une sensibilisation suffisante les atteint (Suarez-Rodriguez et al., 2022). La pression, l’étirement ou l’inflammation peuvent activer ou sensibiliser les terminaisons libres. Cette possibilité ne signifie pas qu’une douleur sans lésion visible soit nécessairement fasciale. L’absence de lésion visible à l’imagerie n’exclut en effet ni une origine fasciale ni aucune autre origine tissulaire. Cela limite donc la valeur de l’imagerie seule pour trancher la question.
Un cadre biologique, pas une certitude diagnostique
Ce chapitre s’appuie directement sur l’innervation décrite au chapitre 7. Certains fascias contiennent en effet des terminaisons nociceptives, ce qui permet au tissu de contribuer, dans certaines conditions, à une expérience douloureuse. Cette possibilité biologique ne doit toutefois pas être transformée en certitude diagnostique.
La présence de terminaisons susceptibles d’être activées par une stimulation suffisamment intense ne suffit pas à conclure. Il en va de même pour une stimulation plus faible après sensibilisation. Toute douleur ressentie dans une région riche en fascia ne provient donc pas nécessairement de ce tissu. Elle peut aussi provenir d’une structure voisine — muscle, articulation, peau ou nerf — partageant la même zone anatomique.
Les stimuli capables d’activer ces terminaisons sont eux-mêmes variés. Une traction excessive, une compression prolongée ou la présence de médiateurs chimiques libérés lors d’une inflammation peuvent chacun franchir le seuil d’activation d’un nocicepteur fascial. Cela peut ainsi se produire isolément ou en association. Cette pluralité de déclencheurs possibles complique d’autant l’identification rétrospective de la cause précise d’un épisode douloureux donné. Cette difficulté est particulièrement marquée lorsque plusieurs facteurs se combinent dans le temps. Ils n’agissent alors plus de façon isolée et clairement identifiable.
Trois niveaux de preuve à ne pas confondre
Établir qu’un fascia peut contribuer à une douleur suppose en réalité de franchir plusieurs niveaux de preuve distincts. Il est utile de les garder séparés. Le premier niveau, histologique, établit la présence anatomique de fibres nerveuses dans un fascia donné.
Le deuxième niveau, expérimental, établit qu’une stimulation contrôlée de ce tissu peut effectivement produire une réponse nociceptive mesurable. Chez des volontaires sains, une injection de solution saline hypertonique dans le fascia thoracolombaire a ainsi provoqué une douleur locale plus intense et plus durable. Une injection équivalente dans le muscle sous-jacent n’a pas produit le même effet (Schilder et al., 2014).
Ce résultat démontre une sensibilité nociceptive marquée de ce fascia particulier dans des conditions expérimentales précises. Il ne démontre en revanche pas qu’un épisode donné de lombalgie clinique trouve son origine dans ce même tissu. Le troisième niveau est clinique. Il s’agit de l’attribution d’une douleur réelle à une origine fasciale précise chez une personne donnée, ce qui reste le plus difficile à établir. Il suppose en effet d’exclure ou de pondérer la contribution d’autres tissus innervés de la même région. Aucun test unique ne permet actuellement de faire cela avec certitude.
2. Contrainte directe et contrainte d’interface
Une douleur peut provenir du tissu lui-même ou d’une structure voisine dont la mobilité est limitée. Un nerf moins libre, un muscle surchargé ou une cicatrice sensible peuvent coexister. L’analyse doit donc porter sur l’ensemble de l’interface. Le chapitre 4 a montré que la mobilité entre plusieurs plans tissulaires protège chacun d’eux en répartissant les déplacements. Lorsque la mobilité relative entre certains de ces plans diminue ou se redistribue, la répartition se fait toutefois moins bien. Une structure normalement protégée peut alors se retrouver exposée à des contraintes qu’elle ne rencontrait pas auparavant. Ce type de redistribution mécanique peut contribuer à des symptômes provenant d’une structure voisine. Cela limite donc la pertinence d’une attribution à un seul tissu isolé. Aucune étude ne permet néanmoins de quantifier la part de douleurs expliquée par ce mécanisme précis. Une lésion directe du fascia lui-même pourrait tout aussi bien en être la cause.
Contrainte directe et contrainte d’interface
Pour clarifier le raisonnement, on peut distinguer ici deux situations qui peuvent se combiner : une contribution nociceptive directe du fascia, et une contribution mécanique indirecte par l’intermédiaire d’une interface voisine. Cette distinction ne constitue toutefois pas une classification physiopathologique reconnue. Il s’agit d’un outil d’analyse pédagogique propre à ce chapitre. Il reprend ainsi la distinction posée au chapitre 7 entre fascia comme source directe de signal et fascia comme environnement mécanique d’une autre structure. Une contrainte directe correspond à une stimulation des propres terminaisons nociceptives du fascia — par exemple lors d’un étirement excessif ou d’une inflammation locale.
Trois structures voisines, trois mécanismes
Une contrainte d’interface, en revanche, correspond à une situation où le fascia perd une partie de sa mobilité. Il reporte alors une sollicitation mécanique anormale sur une structure voisine — nerf, muscle, cicatrice. Cette structure peut à son tour contribuer aux entrées nociceptives, même si le fascia reste à l’origine du contexte mécanique qui l’a rendue possible. Ces trois structures voisines ne sont d’ailleurs pas équivalentes entre elles. Un nerf peut subir une tension, une compression ou un cisaillement affectant directement ses propres fibres sensitives. Un muscle peut quant à lui subir une sollicitation différente. Sa répartition de charge s’en trouve modifiée au sein de ses fibres. Une cicatrice, enfin, peut modifier la mobilité relative de plusieurs plans tissulaires superposés sans constituer un tissu homogène unique.
Deux situations qui peuvent se combiner
En pratique clinique, ces deux catégories ne s’excluent pas mutuellement. Une même personne peut ainsi présenter simultanément une contrainte directe sur un fascia localement irrité et une contrainte d’interface affectant une structure voisine. Cela rend donc la description symptomatique rarement réductible à une seule cause bien délimitée. Cliniquement, ces deux situations peuvent produire des symptômes très similaires tout en relevant de mécanismes et, potentiellement, de prises en charge différentes. Cela justifie donc une évaluation attentive plutôt qu’une attribution automatique et hâtive au premier tissu palpé comme sensible.
3. Inflammation et sensibilisation périphérique
Les médiateurs inflammatoires abaissent le seuil de certaines terminaisons. Une stimulation auparavant indolore peut alors devenir douloureuse, et la zone sensible s’élargir. Cette réponse est biologique et potentiellement réversible. Le processus inflammatoire se résout progressivement et l’environnement chimique local se normalise. Le seuil d’activation des terminaisons concernées peut alors se rapprocher de son niveau antérieur.
Un modèle animal, pas une transposition directe
La durée et la réversibilité de ces modifications varient toutefois selon le tissu, l’intensité et la persistance du processus inflammatoire, et ne suivent pas un calendrier fixe. Dans un modèle de fascia thoracolombaire enflammé chez le rat, une inflammation expérimentale prolongée s’est accompagnée d’une sensibilisation durable des neurones de la corne dorsale. Elle a également augmenté la densité de fibres présumées nociceptives dans le tissu (Hoheisel & Mense, 2015), (Hoheisel et al., 2015). Ces données proviennent de conditions expérimentales spécifiques chez l’animal ; il ne faut donc pas les transposer telles quelles à l’inflammation fasciale humaine. Elles montrent néanmoins que la chronologie de résolution n’est pas toujours un simple retour rapide à l’état initial.
Hyperalgésie primaire et secondaire
Deux phénomènes distincts contribuent à cet élargissement, une distinction classique bien qu’issue en grande partie de modèles expérimentaux de douleur cutanée (Treede et al., 1992). L’hyperalgésie primaire désigne une sensibilité accrue localisée directement dans la zone inflammée, où les terminaisons nociceptives elles-mêmes voient leur seuil d’activation abaissé. L’hyperalgésie secondaire désigne une sensibilité accrue dans les zones situées hors du site initial. On l’attribue principalement à une augmentation de l’excitabilité et du traitement central des entrées sensorielles, notamment au niveau des relais spinaux. Un état pathologique propre aux tissus de cette zone environnante n’en est donc pas la cause.
Pourquoi une douleur peut sembler s’étendre
Cette distinction explique pourquoi une zone douloureuse peut sembler s’étendre au-delà des limites anatomiques du tissu initialement irrité. Cette extension n’implique cependant pas nécessairement une propagation physique de la lésion ou de l’inflammation en tant que telle. Elle éclaire aussi pourquoi il faut rester prudent devant une douleur ressentie à distance d’une zone de contrainte mécanique évidente. Cette douleur ne prouve pas à elle seule une continuité fasciale « transmettant » la douleur sur toute une chaîne anatomique. Une explication centrée sur la sensibilisation nerveuse constitue une explication alternative à prendre en compte, qui bénéficie de solides bases neurophysiologiques. Il n’est toutefois pas possible d’affirmer sa fréquence relative par rapport à une explication mécanique de propagation tissulaire.
4. Persistance et amplification centrale
Des entrées nociceptives répétées peuvent modifier le traitement spinal et cérébral. La douleur devient alors moins proportionnelle à l’état mécanique local. Le dossier « Comprendre la douleur » détaille ces mécanismes. Le fascia n’en est ainsi qu’une source périphérique possible parmi d’autres, à replacer dans une compréhension plus large des mécanismes de la douleur persistante.
Des entrées nociceptives suffisamment intenses, persistantes ou répétées peuvent modifier l’excitabilité et le traitement des signaux dans les circuits spinaux et supraspinaux. Ce phénomène est connu sous le nom de sensibilisation centrale (Woolf, 2011). Certains de ces changements d’excitabilité apparaissent d’ailleurs rapidement dans les modèles expérimentaux, sans nécessiter une exposition prolongée. Les neurones spinaux impliqués dans le traitement de la douleur deviennent alors plus facilement excitables. Cette modification peut ainsi persister au-delà de la résolution de la cause périphérique initiale.
Quand le système de traitement, plutôt que le tissu, a changé
Dans cette situation, des stimulations mécaniques auparavant peu ou pas douloureuses dans la région concernée peuvent alors provoquer une réponse accrue. Cela ne traduit pas une dégradation supplémentaire du fascia, mais un changement de sensibilité du système de traitement de la douleur lui-même. Ce mécanisme général de sensibilisation centrale n’a toutefois pas été démontré spécifiquement pour de faibles contraintes fasciales isolées. Il n’existe donc pas de relation simple et proportionnelle entre les anomalies périphériques identifiables et l’intensité de la douleur ressentie. C’est l’un des points les plus importants pour interpréter correctement une douleur persistante. Au-delà d’un certain stade, chercher exclusivement une explication mécanique locale strictement proportionnelle à l’intensité de la douleur peut en effet devenir une impasse. Cela vaut même pour l’examinateur le plus attentif et le plus expérimenté.
Sensibilisation centrale et douleur nociplastique : deux notions distinctes
Cette sensibilisation centrale ne doit toutefois pas être confondue avec la douleur dite nociplastique, un terme plus récent et plus spécifique. La sensibilisation centrale désigne un mécanisme neurophysiologique précis — une excitabilité accrue des neurones du système nerveux central. La douleur nociplastique est un descripteur clinique plus large. On l’utilise pour désigner une douleur qui résulte d’une nociception altérée. Aucune preuve claire de lésion tissulaire activant les nocicepteurs périphériques ne l’explique alors entièrement. Il en va de même pour toute lésion ou maladie du système somatosensoriel (Kosek et al., 2016).
Une composante qui peut s’ajouter, sans redéfinir le tissu
Une sensibilisation centrale peut être présente dans des douleurs de mécanisme par ailleurs bien identifié, sans suffire à elle seule à les classer comme nociplastiques. De même, la seule chronicité d’une douleur ne permet pas de conclure à un mécanisme nociplastique. Une douleur peut en effet rester chronique tout en conservant une cause nociceptive ou neuropathique clairement identifiable. Appliquée au fascia, cette distinction implique qu’une douleur initialement associée à une contrainte fasciale identifiable peut, avec le temps, comporter une composante nociplastique surajoutée. Le fascia lui-même ne devient pas pour autant à proprement parler « nociplastique ». Ce terme qualifie en effet un mécanisme de traitement de la douleur, non une propriété d’un tissu périphérique.
5. Pourquoi le diagnostic reste difficile
La notion de « douleur myofasciale », largement utilisée en pratique clinique, désigne généralement une douleur régionale. Des zones sensibles, localisées dans le muscle ou le fascia environnant, caractérisent cette douleur. Il ne faut toutefois pas interpréter le terme clinique « myofascial » comme une preuve. Le fascia anatomique ne constitue pas nécessairement la structure génératrice de la douleur. Il désigne un syndrome clinique régional, pas un diagnostic tissulaire précis.
Cette entité clinique reste discutée dans la littérature scientifique. Les débats portent notamment sur ses critères diagnostiques précis et sur la reproductibilité de son identification entre examinateurs. Sa spécificité par rapport à d’autres formes de douleur musculosquelettique régionale est également en question.
Les revues systématiques constatent une forte hétérogénéité des critères effectivement utilisés d’une étude à l’autre (Li et al., 2020). Certains signes, en particulier la douleur reproduite et la douleur projetée, font toutefois exception. Ils peuvent atteindre une fiabilité interexaminateurs acceptable après un entraînement spécifique (Bron et al., 2007). Ce problème tient donc surtout à l’absence d’un test de référence consensuel et à la variabilité des protocoles. Il ne remet pas en cause l’entité clinique dans son ensemble.
Une entité clinique sans marqueur biologique unique
La douleur myofasciale manque de marqueurs spécifiques. La raideur perçue ne prouve pas une fibrose, tout comme une image modifiée ne prouve pas la causalité. Une amélioration après mobilisation, enfin, ne prouve pas que le fascia était la source unique.
Pourquoi le diagnostic différentiel reste limité
Cette difficulté tient à plusieurs raisons cumulées. D’abord, l’imagerie médicale actuelle ne permet pas de visualiser directement l’état fonctionnel des terminaisons nerveuses fasciales ni leur niveau d’activation. Elle peut en revanche détecter des différences structurelles de groupe. Par exemple, certaines personnes souffrant de lombalgie chronique présentent une épaisseur du fascia thoracolombaire mesurée plus importante que des témoins appariés (Langevin et al., 2009).
Une telle association statistique, observée à l’échelle d’un groupe, ne permet cependant pas de conclure. Chez une personne précise, une épaisseur donnée peut être la cause, la conséquence ou un simple corrélat indépendant de la douleur. Une anomalie de groupe ne constitue en effet pas un test diagnostique individuel.
Trois limites méthodologiques à connaître
Ensuite, on utilise souvent la palpation en pratique clinique pour localiser une zone sensible. Elle mobilise toutefois simultanément plusieurs tissus superposés : peau, fascia, muscle, périoste. Elle ne permet donc pas d’isoler la contribution spécifique de chacun.
Enfin, une amélioration symptomatique après une intervention manuelle ou thérapeutique ne démontre pas, à elle seule, que le tissu ciblé était la cause du symptôme. Elle peut résulter de plusieurs mécanismes non spécifiques au tissu ciblé : modification globale du mouvement, diminution de l’appréhension, modulation sensorielle, attentes de la personne. Elle peut également résulter de l’évolution naturelle des symptômes, sans que cela valide à elle seule l’hypothèse mécanique initiale. Cette prudence méthodologique n’invalide pas l’intérêt clinique d’une approche centrée sur les fascias. Elle invite simplement à ne pas transformer une hypothèse plausible en certitude diagnostique sur la seule base d’une réponse thérapeutique favorable.
À retenir
- Un fascia innervé peut contribuer à la nociception.
- La douleur peut venir du tissu ou de ses interfaces.
- Inflammation et sensibilisation modifient le seuil de réponse.
- Une douleur chronique ne peut pas être attribuée au fascia sur un seul indice.
Questions fréquentes
Une douleur sans lésion visible peut-elle être fasciale ?
La palpation identifie-t-elle un fascia douloureux ?
Une douleur initialement associée à un fascia peut-elle comporter ensuite une composante nociplastique ?
Une amélioration après un traitement du fascia prouve-t-elle que le fascia était la cause ?
Références scientifiques
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- Schilder A, Hoheisel U, Magerl W, et al. Sensory findings after stimulation of the thoracolumbar fascia. Pain. 2014;155:222–231.
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- Hoheisel U, Rosner J, Mense S. Innervation changes induced by inflammation of the rat thoracolumbar fascia. Neuroscience. 2015;300:351–359.
- Treede RD, Meyer RA, Raja SN, Campbell JN. Peripheral and central mechanisms of cutaneous hyperalgesia. Prog Neurobiol. 1992;38(4):397–421.
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