Cet article fait partie du dossier expert « Comprendre la douleur ».
Article de référence — Centre de connaissances Blue PortancePourquoi la douleur continue-t-elle quand plus rien ne semble l’expliquer ? La déprogrammation neurosensorielle
À l’origine de cette réflexion
Le concept de déprogrammation neurosensorielle nous a été transmis par Pierre Ivaldi, kinésithérapeute et ostéopathe. Il a été, pendant près de trente ans, directeur d’un centre de soins de suite et de rééducation fonctionnelle. Il y a collaboré quotidiennement avec des chirurgiens, neurologues et médecins de médecine physique et de réadaptation.
Au fil de sa pratique clinique, Pierre Ivaldi a développé les notions de déprogrammation neurosensorielle et de reprogrammation neurosensorielle. Ces termes décrivent certaines évolutions observées chez des patients souffrant de douleurs chroniques.
Le présent article s’inscrit dans le prolongement de cette réflexion. Il propose une mise en perspective de ces concepts à la lumière des connaissances actuelles en neurosciences de la douleur. Il s’appuie pour cela sur les données disponibles concernant la sensibilisation centrale, la plasticité neuronale, les engrammes et le codage prédictif.
Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.
Ce que propose cet article
Résumé — Chez la plupart des personnes souffrant de douleur chronique, la douleur reste liée à un déclencheur identifiable. Elle peut toutefois être amplifiée de manière disproportionnée par un système nerveux hypersensible. Chez certaines, en revanche, elle semble s’en détacher progressivement. Elle apparaît alors sans facteur mécanique évident, persiste au repos ou migre d’une zone à l’autre.
Dans cette évolution, ce qui semble se dérégler ne serait donc pas seulement un seuil de déclenchement abaissé. Ce serait plutôt la capacité même du système nerveux à utiliser correctement les informations sensorielles réellement reçues pour ajuster sa réponse. Le modèle Blue Portance de la déprogrammation neurosensorielle propose une lecture de cette perte progressive de calibration. Il s’appuie pour cela sur des mécanismes documentés : sensibilisation centrale, plasticité synaptique et consolidation de traces mnésiques associées à la douleur (engrammes). Ce mécanisme n’est pas présenté comme figé : la même plasticité qui l’installe peut, du moins partiellement, permettre d’en sortir.
Figure 1 — De la douleur déclenchée à la douleur autonome. La chronicisation de la douleur est généralement un processus progressif. La réponse douloureuse devient de moins en moins dépendante du déclencheur initial, et de plus en plus entretenue par les mécanismes d’adaptation du système nerveux.
1. Une question qui prolonge l’article précédent
L’article précédent a montré comment un système nerveux peut devenir hypersensible. Il abaisse alors son seuil de déclenchement, amplifie les signaux et les propage au-delà de la zone initiale (Woolf, 2011). Dans cette lecture, la douleur reste néanmoins rattachée à un déclencheur identifiable, même disproportionné.
Une question demeure toutefois ouverte. Chez certaines personnes, en effet, la douleur continue d’exister alors qu’aucun déclencheur mécanique, aucune lésion résiduelle et aucun contexte inflammatoire ne suffisent plus à l’expliquer. Ainsi, elle peut apparaître au repos, la nuit, ou se déplacer d’une zone du corps à une autre. Cette situation ne relève donc ni d’une douleur neuropathique, qui suppose une lésion démontrée du système somatosensoriel. Elle ne relève pas non plus, à elle seule, d’une douleur nociplastique au sens strict de l’IASP, même si elle s’en rapproche (Kosek et al., 2016). Elle pose donc une question plus spécifique : pourquoi un système devenu hypersensible cesse-t-il, chez certaines personnes, de dépendre d’un déclencheur pour continuer à produire de la douleur ?
C’est précisément cette question que le modèle de la déprogrammation neurosensorielle cherche donc à éclairer.
2. Qu’entend-on par déprogrammation neurosensorielle ?
Le terme, tel que transmis par Pierre Ivaldi
La déprogrammation neurosensorielle désigne, dans la pratique clinique de Pierre Ivaldi, une évolution observée chez certains patients souffrant de douleurs chroniques. La douleur cesse alors progressivement d’être rattachée à un déclencheur mécanique, postural ou lésionnel identifiable, et semble prendre une forme d’autonomie propre. Le terme lui-même n’est pas une catégorie diagnostique reconnue par l’IASP, au même titre que les douleurs nociceptive, neuropathique ou nociplastique. Il s’agit plutôt d’une observation clinique, nommée par son auteur au fil de l’accompagnement quotidien de patients en rééducation fonctionnelle.
L’hypothèse explicative proposée par Blue Portance
Dans cet article, nous proposons d’interpréter cette déprogrammation comme une perte progressive de la capacité du système nerveux à calibrer correctement sa réponse à partir des informations sensorielles réellement reçues. Ce n’est donc pas le corps qui est « déprogrammé ». C’est plutôt le mécanisme qui permet normalement au système nerveux de calibrer sa réponse sur la réalité des signaux qu’il reçoit. Cette hypothèse s’appuie sur des mécanismes biologiques documentés séparément dans la littérature. Elle constitue notre lecture du phénomène décrit par Pierre Ivaldi, pas une redéfinition du terme lui-même.
Concrètement, cette perte de calibration correspond à un point d’évolution où le système nerveux ne se contente plus d’amplifier un signal reçu. Il en vient à entretenir une activité douloureuse relativement indépendante de l’information sensorielle qui lui parvient réellement. Cela ne tranche pas la question, encore débattue dans la littérature, de savoir si un système nerveux peut produire une douleur totalement indépendante de toute entrée sensorielle (Clark, 2013).
Figure 2 — Déprogrammation neurosensorielle. Dans le modèle Blue Portance, elle correspond à une perte progressive de capacité. Le système nerveux parvient de moins en moins à utiliser correctement les informations sensorielles réellement reçues pour ajuster sa réponse à la réalité.
Comprendre cette hypothèse de perte de calibration suppose d’abord de revenir sur les mécanismes biologiques documentés qui la rendent plausible.
3. Sur quels mécanismes documentés ce modèle s’appuie-t-il ?
Une hyperexcitabilité qui peut s’auto-entretenir
La sensibilisation centrale, déjà décrite dans l’article précédent, peut évoluer vers une hyperexcitabilité durable des neurones de la corne dorsale de la moelle épinière. Certains neurones peuvent alors présenter une activité spontanée, indépendante de toute stimulation périphérique actuelle. Cela survient notamment lorsque les mécanismes inhibiteurs qui freinent normalement la transmission douloureuse deviennent moins efficaces (Latremoliere & Woolf, 2009).
Le concept d’engramme appliqué à la douleur
Parmi les mécanismes évoqués dans cet article, celui des engrammes retient une attention particulière dans la littérature récente. Il ne constitue pas à lui seul l’explication du modèle : il vient étayer l’hypothèse plus large d’une perte de calibration, aux côtés des autres mécanismes présentés ci-dessous. Un engramme désigne la trace physique, au niveau des circuits neuronaux, qu’un apprentissage ou une expérience laisse dans le système nerveux.
Par ailleurs, des travaux récents en neurosciences animales ont montré que des circuits préfrontaux peuvent stocker une trace durable associant peur et douleur. Chez la souris, perturber spécifiquement cet engramme réduit l’hypersensibilité douloureuse installée, sans agir sur la lésion initiale (Stegemann et al., 2023). Ce travail reste préclinique et ne permet pas d’affirmer qu’un mécanisme identique explique la douleur chronique humaine. Il fournit néanmoins un cadre plausible pour comprendre comment une expérience douloureuse pourrait, chez certaines personnes, se consolider durablement dans les circuits cérébraux plutôt que de s’estomper.
Le cortex cingulaire antérieur, une plasticité partagée
Le cortex cingulaire antérieur, en particulier, présente des formes de plasticité synaptique. Elles sont impliquées à la fois dans la composante affective de la douleur et dans certains processus de mémoire (Bliss et al., 2016). Cette proximité entre circuits de la douleur et circuits de la mémoire constitue ainsi aujourd’hui l’un des axes de recherche les plus actifs pour comprendre la persistance de la douleur chronique.
Figure 3 — Les engrammes de douleur. Une expérience douloureuse peut laisser une trace durable dans les réseaux neuronaux, susceptible d’être réactivée en l’absence même du déclencheur initial.
Une réorganisation des réseaux cérébraux de repos
Chez des personnes souffrant de lombalgie chronique, des altérations de la connectivité fonctionnelle du réseau du mode par défaut ont été rapportées (Baliki et al., 2008). Ce réseau regroupe les circuits actifs lorsque le cerveau n’est pas engagé dans une tâche précise. Des travaux longitudinaux ont par ailleurs montré que certaines caractéristiques de connectivité entre cortex préfrontal et striatum, mesurées précocement, sont associées au risque ultérieur de chronicisation (Baliki et al., 2012). Ces résultats prolongent les observations sur le rôle du système limbique déjà présentées à propos de l’hypersensibilisation (Vachon-Presseau et al., 2016).
Le codage prédictif : une hypothèse théorique, pas un fait établi
Certains chercheurs proposent en effet que le cerveau ne se contente pas de traiter passivement les signaux sensoriels. Il génère en permanence des prédictions qu’il compare aux entrées reçues, y compris pour la douleur (Clark, 2013 ; Büchel et al., 2014). Cette hypothèse du codage prédictif offre ainsi un cadre théorique intéressant. Une attente de douleur, une fois suffisamment ancrée, pourrait peser sur la perception au même titre qu’un signal réel. Il s’agit cependant d’un cadre théorique parmi d’autres en neurosciences cognitives, et non d’un mécanisme physiologique démontré de façon univoque pour la douleur chronique humaine.
Ce que ces mécanismes suggèrent, pris ensemble
Pris ensemble, ces mécanismes ne démontrent pas qu’un système nerveux puisse produire une douleur totalement coupée de toute information corporelle. Ils convergent en revanche vers une même idée. Au-delà d’un simple abaissement du seuil de déclenchement, autre chose semble se dérégler progressivement. C’est la capacité du système nerveux à utiliser correctement les informations sensorielles réellement reçues pour ajuster sa réponse. C’est cette hypothèse que le modèle de la déprogrammation neurosensorielle propose d’explorer.
Figure 4 — Les bases scientifiques du modèle Blue Portance. Le modèle ne repose pas sur un mécanisme unique, mais sur l’intégration de plusieurs processus aujourd’hui largement documentés par les neurosciences.
Figure 5 — Comment la douleur peut persister en l’absence de déclencheur. Le modèle Blue Portance montre qu’aucun mécanisme ne suffit à lui seul à expliquer cette persistance. Leur combinaison, en revanche, peut entretenir une douleur bien après la disparition de sa cause initiale.
Lecture proposée par le modèle Blue Portance
Concrètement, le modèle de la déprogrammation neurosensorielle organise ces éléments en trois questions successives, destinées à guider l’analyse sans se substituer à un diagnostic :
- Le lien au déclencheur : la douleur reste-t-elle rattachée, même de façon disproportionnée, à un événement mécanique ou postural identifiable, ou semble-t-elle s’en être détachée ?
- La trace installée : existe-t-il des éléments en faveur d’une consolidation durable — ancienneté de la douleur, association à une mémoire émotionnelle marquante, anticipation persistante ?
- La marge de récupération : quels leviers sont mobilisables pour ce tableau précis ? Exposition progressive, variabilité mécanique — qui réintroduit des informations sensorielles nouvelles et fiables, susceptibles de retisser ce lien entre stimulation réelle et réponse produite —, accompagnement psychocorporel, suivi médical.
Cette lecture ne permet pas de diagnostiquer une déprogrammation neurosensorielle : seule une évaluation clinique le peut. Elle aide en revanche à formuler les bonnes questions face à une douleur qui semble avoir perdu son lien avec ce qui l’a initialement déclenchée.
Cette lecture posée, encore faut-il la distinguer clairement des mécanismes déjà définis dans ce dossier — la confusion serait sinon facile.
4. En quoi ce modèle se distingue-t-il des mécanismes déjà définis dans ce dossier ?
D’une part, la douleur neuropathique suppose une lésion ou une maladie démontrée du système somatosensoriel. D’autre part, la douleur nociplastique correspond à une nociception altérée, sans preuve suffisante de lésion tissulaire ou nerveuse. Elle reste néanmoins définie par l’IASP comme un mécanisme à part entière, indépendamment de sa durée d’évolution (Kosek et al., 2016).
La déprogrammation neurosensorielle, telle que Blue Portance la propose, ne remplace donc aucune de ces deux catégories et ne constitue pas une quatrième catégorie diagnostique. Elle décrit en revanche un niveau supplémentaire de lecture. Ce niveau s’applique en particulier lorsqu’une douleur — neuropathique, nociplastique ou mixte à l’origine — semble avoir progressivement perdu son lien avec un déclencheur identifiable. Ce n’est donc pas un mécanisme concurrent, mais une manière d’interpréter l’évolution dans le temps de mécanismes déjà reconnus.
| Notion | Statut | Ce qu’elle décrit |
|---|---|---|
| Douleur nociplastique (article 6) | Mécanisme reconnu par l’IASP | Une nociception altérée, sans preuve suffisante de lésion tissulaire ou nerveuse. |
| Hypersensibilisation (article 7) | Processus transversal documenté | L’abaissement des seuils d’alarme du système nerveux, qui peut accompagner plusieurs mécanismes. |
| Déprogrammation neurosensorielle (cet article) | Modèle interprétatif Blue Portance, non une classification médicale | Une lecture de l’évolution dans le temps, quand la douleur semble avoir perdu son lien avec un déclencheur identifiable. |
Pourquoi ne pas parler de « stades » numérotés ?
Une version antérieure de ce contenu distinguait un « stade 1 » et un « stade 2 ». Cette terminologie a été abandonnée. Elle suggérait une classification clinique validée, comparable à un stade de gravité médicale — ce qu’aucune donnée ne permet d’établir. L’évolution décrite ici est progressive et propre à chaque personne ; elle ne correspond pas à des paliers discrets et diagnosticables.
Cette distinction posée, une question pratique demeure : comment reconnaît-on, dans un tableau clinique réel, qu’une douleur s’est éloignée de son déclencheur initial ?
5. Quels indices orientent vers ce modèle ?
Éléments qui, associés, peuvent orienter vers ce niveau de lecture
- absence de déclencheur mécanique, postural ou inflammatoire identifiable malgré une recherche attentive ;
- douleur apparaissant ou s’aggravant au repos, y compris la nuit ;
- migration de la douleur d’une zone à une autre sans explication anatomique cohérente ;
- persistance bien au-delà du délai habituel de guérison d’une lésion initialement identifiée ;
- association fréquente à une anticipation marquée de la douleur ou à un évitement généralisé du mouvement.
Aucun de ces éléments, pris isolément, ne suffit à conclure. En effet, comme pour la douleur nociplastique, il s’agit d’un faisceau d’arguments cliniques, non d’un test biologique ou d’une imagerie permettant une confirmation directe.
6. Quelles approches sont mentionnées dans la littérature ?
Il ne s’agit pas ici de proposer un protocole de traitement : cet article n’a pas vocation à s’y substituer. Il s’agit plutôt de situer les grandes familles d’approches discutées dans la littérature scientifique pour ce que Pierre Ivaldi nommait la reprogrammation neurosensorielle. Ce terme désigne la capacité du système nerveux à reconstruire, progressivement, une réponse plus justement calibrée aux informations sensorielles qu’il reçoit réellement.
L’exposition progressive sous le seuil douloureux
Une stimulation qui déclenche systématiquement la douleur tend à confirmer, pour le système nerveux, l’association entre mouvement et menace. À l’inverse, une réintroduction progressive de mouvements en dessous de ce seuil peut réduire la peur du mouvement. Cette approche s’inscrit dans le prolongement direct du modèle de peur-évitement, déjà présenté dans ce dossier (Vlaeyen & Linton, 2000).
La thérapie par miroir et l’imagerie motrice graduée
Ces approches, initialement développées pour les douleurs de membre fantôme, exploitent en effet la plasticité de la représentation corticale du corps (Ramachandran & Rogers-Ramachandran, 1996 ; Flor et al., 2006). Un essai contrôlé a ainsi montré une réduction de la douleur supérieure à celle obtenue avec une prise en charge standard. Il portait sur des personnes souffrant de douleur de membre fantôme ou de syndrome douloureux régional complexe (Moseley, 2006). Ce résultat a été globalement corroboré par une revue systématique ultérieure portant sur des populations douloureuses chroniques plus larges (Bowering et al., 2013).
Le neurofeedback
Cette approche propose d’entraîner une personne à moduler volontairement certains paramètres de son activité cérébrale, visualisés en temps réel. Un essai randomisé chez des personnes atteintes de fibromyalgie a en effet rapporté une amélioration de la douleur et de plusieurs symptômes associés. Cette amélioration était comparable à celle obtenue avec un traitement médicamenteux de référence (Kayiran et al., 2010). Les données disponibles restent toutefois limitées en nombre d’études.
La variabilité mécanique, un levier complémentaire
Ainsi, comme évoqué dans l’article précédent, des informations mécaniques pauvres et répétitives peuvent contribuer à entretenir un système déjà hypersensible (Langevin, 2006). Réintroduire de la variabilité posturale ne cible donc pas directement un engramme douloureux consolidé, mais peut réduire l’une des sources de signaux susceptibles de l’entretenir.
Toutes ces approches partagent en effet un point commun : aucune n’agit isolément sur l’ensemble des niveaux impliqués. Une prise en charge de ce type de tableau clinique relève donc d’un accompagnement pluriprofessionnel, et non d’une technique unique appliquée seule.
Cette grille de lecture, présentée plus haut, appelle, comme pour les articles précédents de ce dossier, une mise en garde sur ses limites.
7. Limites et controverses
Ce qu’il faut éviter d’affirmer trop rapidement
- « Cette douleur est déconnectée du corps » : les mécanismes évoqués ici restent biologiques ; ils ne signifient pas que la douleur est imaginaire ou sans substrat physiologique.
- « Le cerveau invente la douleur » : les travaux sur les engrammes et le codage prédictif restent, pour l’essentiel, préliminaires ou issus de modèles animaux. Ils ne permettent pas d’affirmer un mécanisme identique et démontré chez l’humain.
- « Puisque la douleur est ancienne, elle est forcément devenue autonome » : une douleur chronique peut rester liée, en tout ou partie, à une cause mécanique ou tissulaire active. Cette cause doit continuer à être recherchée.
- « Cette lecture remplace le diagnostic médical » : elle n’a jamais cette vocation ; elle organise une réflexion complémentaire à l’évaluation clinique.
Par ailleurs, une autre limite tient à la nature même du champ de recherche. Une large part de ce que ce modèle mobilise — engrammes, codage prédictif — provient en effet de travaux récents, parfois précliniques. Le consensus scientifique reste, sur ces points précis, nettement moins établi que pour la sensibilisation centrale ou la définition IASP de la douleur nociplastique.
8. Conséquences pratiques pour comprendre une situation
- Déclencheur : la douleur reste-t-elle liée à un facteur mécanique ou postural identifiable, même amplifié ?
- Temporalité : apparaît-elle désormais au repos, la nuit, ou en l’absence de toute sollicitation ?
- Distribution : migre-t-elle d’une zone à l’autre sans cohérence anatomique ?
- Histoire : existe-t-il un contexte émotionnel marquant associé à l’apparition ou à l’aggravation de la douleur ?
- Ressources : quels leviers — mouvement progressif, variabilité, accompagnement spécialisé — n’ont pas encore été mobilisés ?
Une aggravation rapide, l’apparition de nouveaux signes neurologiques ou une altération de l’état général changent la donne. Quelle que soit l’ancienneté de la douleur, ces signes doivent conduire à une réévaluation médicale sans délai.
La déprogrammation neurosensorielle n’est pas présentée ici comme un état irréversible. Les mécanismes de plasticité permettent au système nerveux de s’éloigner progressivement d’un fonctionnement adapté. Mais cette même plasticité constitue également le fondement biologique de ce que Pierre Ivaldi nommait la reprogrammation neurosensorielle. Celle-ci ne correspond pas à un « effacement » des circuits antérieurs. Il s’agit plutôt d’un nouvel apprentissage progressif, permettant au système nerveux de reconstruire une réponse plus justement calibrée aux informations sensorielles qu’il reçoit.
Figure 6 — Les voies possibles de reprogrammation neurosensorielle. La récupération ne repose généralement pas sur une intervention unique, mais sur la combinaison de plusieurs leviers agissant sur des niveaux différents du système nerveux.
À retenir
- Chez certaines personnes, une douleur chronique peut progressivement perdre son lien avec un déclencheur mécanique identifiable. C’est ce que Pierre Ivaldi a nommé la déprogrammation neurosensorielle, à partir de son expérience clinique.
- Blue Portance en propose une lecture, pas une redéfinition. Il s’agit d’une perte progressive de la capacité du système nerveux à calibrer correctement sa réponse à partir des informations sensorielles réellement reçues, sans constituer une catégorie diagnostique reconnue.
- Il s’appuie sur des mécanismes documentés séparément : hyperexcitabilité spinale, engrammes préfrontaux associant peur et douleur, réorganisation de réseaux cérébraux, et l’hypothèse théorique du codage prédictif.
- Ce mécanisme reste néanmoins distinct de la douleur neuropathique et de la douleur nociplastique telles que définies par l’IASP.
- Aucune approche isolée ne suffit : exposition progressive, thérapie par miroir, neurofeedback et variabilité mécanique sont mentionnés dans la littérature comme leviers complémentaires, à discuter avec des professionnels compétents.
- Ce processus n’est pas présenté comme irréversible. La même plasticité qui installe la déprogrammation constitue aussi le fondement biologique de la reprogrammation neurosensorielle, qui permet, au moins partiellement, d’en sortir.
Questions fréquentes
Sur le modèle et ses fondements
Qu’est-ce que la déprogrammation neurosensorielle ?
Cette douleur est-elle reconnue par la communauté scientifique internationale ?
Qu’est-ce qu’un engramme, appliqué à la douleur ?
Sur les approches et la réversibilité
La thérapie par miroir est-elle efficace pour tous les types de douleur ?
Ce processus peut-il s’inverser ?
Vous cherchez à comprendre ce qui entretient vos douleurs en position assise ?
L’analyse repose sur la localisation, les contraintes, la variabilité mécanique et les mécanismes susceptibles de se combiner.
Analyser ma situation →Note : ce contenu explique des mécanismes généraux et un modèle interprétatif propre à Blue Portance. Il ne permet pas de diagnostiquer à distance une déprogrammation neurosensorielle ni de choisir un traitement. Une douleur chronique sans déclencheur identifiable doit être discutée avec un professionnel de santé.
Références scientifiques
Sensibilisation centrale, plasticité et engrammes
- Woolf CJ. Central sensitization: implications for the diagnosis and treatment of pain. Pain. 2011;152(3 Suppl):S2–S15.
- Latremoliere A, Woolf CJ. Central sensitization: a generator of pain hypersensitivity by central neural plasticity. Journal of Pain. 2009;10(9):895–926.
- Bliss TVP, Collingridge GL, Kaang BK, Zhuo M. Synaptic plasticity in the anterior cingulate cortex in acute and chronic pain. Nature Reviews Neuroscience. 2016;17(8):485–496.
- Stegemann A, Liu S, Retana Romero OA, et al. Prefrontal engrams of long-term fear memory perpetuate pain perception. Nature Neuroscience. 2023;26(5):820–829.
- Kosek E, Cohen M, Baron R, et al. Do we need a third mechanistic descriptor for chronic pain states? Pain. 2016;157(7):1382–1386.
Réorganisation cérébrale et codage prédictif
- Baliki MN, Geha PY, Apkarian AV, Chialvo DR. Beyond feeling: chronic pain hurts the brain, disrupting the default-mode network dynamics. Journal of Neuroscience. 2008;28(6):1398–1403.
- Baliki MN, Petre B, Torbey S, et al. Corticostriatal functional connectivity predicts transition to chronic back pain. Nature Neuroscience. 2012;15(8):1117–1119.
- Vachon-Presseau E, Centeno MV, Ren W, et al. The emotional brain as a predictor and amplifier of chronic pain. Journal of Dental Research. 2016;95(6):605–612.
- Clark A. Whatever next? Predictive brains, situated agents, and the future of cognitive science. Behavioral and Brain Sciences. 2013;36(3):181–204.
- Büchel C, Geuter S, Sprenger C, Eippert F. Placebo analgesia: a predictive coding perspective. Neuron. 2014;81(6):1223–1239.
Approches mentionnées et facteurs mécaniques
- Vlaeyen JWS, Linton SJ. Fear-avoidance and its consequences in chronic musculoskeletal pain: a state of the art. Pain. 2000;85(3):317–332.
- Ramachandran VS, Rogers-Ramachandran D. Synaesthesia in phantom limbs induced with mirrors. Proceedings of the Royal Society B. 1996;263(1369):377–386.
- Flor H, Nikolajsen L, Staehelin Jensen T. Phantom limb pain: a case of maladaptive CNS plasticity? Nature Reviews Neuroscience. 2006;7(11):873–881.
- Moseley GL. Graded motor imagery for pathologic pain: a randomized controlled trial. Neurology. 2006;67(12):2129–2134.
- Bowering KJ, O’Connell NE, Tabor A, et al. The effects of graded motor imagery and its components on chronic pain: a systematic review and meta-analysis. Journal of Pain. 2013;14(1):3–13.
- Kayiran S, Dursun E, Dursun N, Ermutlu N, Karamürsel S. Neurofeedback intervention in fibromyalgia syndrome: a randomized, controlled, rater blind clinical trial. Applied Psychophysiology and Biofeedback. 2010;35(4):293–302.
- Langevin HM. Connective tissue: a body-wide signaling network? Medical Hypotheses. 2006;66(6):1074–1077.
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