1. Une posture n’est jamais purement géométrique
Une posture est souvent décrite comme une configuration. Un angle de hanche, une courbure du dos, une position de la tête en sont des exemples typiques. Cette description géométrique est utile, mais elle ne rend compte que d’un état instantané. Elle ne dit, d’ailleurs, rien de la manière dont cet état est maintenu, surveillé et corrigé.
Le maintien d’une posture suppose en effet un travail continu du système nerveux. Ce travail comprend trois opérations principales.
- Détecter certains écarts.
- Anticiper les conséquences d’actions ou de perturbations prévisibles.
- Ajuster l’activité musculaire en conséquence.
Une posture n’est donc pas un simple objet géométrique figé dans l’espace. Elle constitue plutôt le résultat momentané d’une régulation active, elle-même alimentée par des informations sensorielles.
Or, il faut souligner une conséquence directe de cette régulation active. Une même posture extérieure, observable de l’extérieur, peut correspondre à des répartitions internes différentes. Les tensions musculaires, les appuis et les ajustements articulaires peuvent ainsi varier sans que la posture visible change. Inversement, une variation visible faible peut s’accompagner d’un changement sensible des conditions mécaniques ou sensorielles sous-jacentes. La géométrie visible et l’organisation interne qui la produit ne sont donc pas la même chose.
Une régulation souvent non consciente
De fait, cette régulation ne suppose pas nécessairement une délibération consciente. La plupart des ajustements posturaux du quotidien se produisent sans que le sujet en ait pleinement conscience. En voici quelques exemples.
- Reprendre son équilibre après un léger déséquilibre.
- Corriger la position d’un bras qui commence à glisser d’un accoudoir.
- Redistribuer un appui devenu inconfortable.
La conscience du déclencheur exact reste souvent partielle. Le caractère continu de cette régulation ne dépend donc pas de son caractère conscient. C’est un travail du système nerveux, pas seulement un comportement délibéré.
C’est cette dimension informationnelle de la posture — et non sa seule description géométrique — qui fait l’objet du présent sous-dossier.
2. Plusieurs catégories d’informations parviennent au système nerveux
Le contrôle postural s’appuie ainsi sur plusieurs catégories de sources sensorielles, complémentaires les unes des autres. La vision renseigne notamment sur la position du corps par rapport à l’environnement. Le système vestibulaire informe, lui, sur les accélérations de la tête et sur la verticale gravitaire. Quant à la proprioception, elle renseigne sur la position et le mouvement des segments corporels. Le toucher, enfin, informe sur les contacts établis avec les surfaces d’appui (Chiba et al., 2016).
En outre, à ces sources s’ajoutent les informations intéroceptives, relatives à l’état physiologique interne du corps. Par ailleurs, des terminaisons sensorielles présentes dans différents tissus conjonctifs peuvent contribuer à plusieurs registres d’information. Ce rôle dépend de leur localisation et de leur fonction ; ces registres sont notamment proprioceptifs, intéroceptifs et nociceptifs. Ces terminaisons ne constituent toutefois pas une modalité sensorielle autonome comparable à la vision, au vestibule ou à l’intéroception. Leur rôle sera examiné avec prudence dans B6.
Une pluralité de sources, jamais une seule
En effet, aucune de ces sources n’est, à elle seule, suffisante pour rendre compte du contrôle postural. Chacune apporte une information partielle, dont la valeur dépend du contexte et de la tâche.
Ce chapitre ne développe pas, pour autant, chacune de ces sources. La proprioception fait l’objet de B3, l’intéroception de B4. Le toucher et les appuis sont traités en B5, les tissus conjonctifs en B6. Il retient seulement le principe général : le système nerveux ne dispose jamais d’une seule source d’information sur l’état du corps.
3. Ces informations sont intégrées, pas simplement additionnées
Les informations sensorielles ne sont, en fait, pas traitées de manière indépendante puis simplement additionnées. Elles sont ainsi combinées par le système nerveux pour construire une estimation de l’état du corps. Cette construction tient compte de leur fiabilité respective et du contexte dans lequel elles sont produites (Chiba et al., 2016 ; Peterka, 2002).
Le terme « estimation » n’est en effet pas ici une figure de style. Le système nerveux ne dispose pas d’une représentation parfaitement directe et exhaustive de toutes les positions corporelles. Il doit construire cette représentation à partir de signaux partiels, variables et parfois discordants (Franklin & Wolpert, 2011). Dire que le corps est « continuellement informé » ne signifie donc pas que toutes les modalités sont actives en permanence. Leur intensité varie en effet d’un instant à l’autre. Cela ne signifie pas non plus que les signaux disponibles fournissent une représentation complète ou immédiatement exacte du corps.
Une fiabilité qui dépend du contexte
Il ne s’agit pas non plus d’un simple relais du signal périphérique vers une perception consciente. Cette intégration associe en effet les informations ascendantes à des éléments contextuels et à l’expérience antérieure du sujet. La fiabilité d’une source sensorielle n’est d’ailleurs pas une propriété absolue et constante. Elle dépend de la tâche, des conditions environnementales et de sa cohérence avec les autres informations disponibles. Une information visuelle perturbée par un environnement mobile devient ainsi une source moins fiable. Il en va de même pour un contact d’appui qui glisse de manière imprévisible. Le système nerveux tend alors à les pondérer différemment (Assländer & Peterka, 2014). À l’inverse, une surface stable et prévisible peut fournir une information proprioceptive et tactile suffisamment fiable. Cette information sera alors davantage prise en compte dans l’estimation de l’état corporel. Cette contribution n’est toutefois jamais exclusive : elle demeure combinée aux autres sources disponibles.
La manière dont cette construction s’opère en détail n’est pas développée ici. Il en va de même pour la manière dont le système nerveux pondère les différentes sources selon leur fiabilité respective. Ces deux points font l’objet de B7 et de B8.
4. La réponse motrice modifie à son tour les informations disponibles
L’estimation de l’état corporel ne constitue donc pas un point d’arrivée. Elle contribue à l’organisation d’une réponse motrice : un ajustement postural, un déplacement du regard, un changement d’appui. Cette réponse modifie en retour les conditions mécaniques et sensorielles du corps.
Cette logique n’est pas linéaire mais circulaire. La réception et le traitement des informations contribuent en effet à l’action. L’action modifie à son tour ce qui peut être détecté. Cette boucle sensorimotrice comprend des traitements conscients et non conscients. Elle ne se réduit donc pas à une chaîne de perceptions délibérées. Un déplacement du bassin modifie les zones de contact, les pressions et les tensions musculaires. Il produit ainsi de nouvelles informations, qui seront à leur tour intégrées. Cette boucle perception-action est centrale : le mouvement y est un moyen d’exploration, non une simple conséquence de la perception. Elle fait l’objet du chapitre B9.
Une boucle, pas une réaction ponctuelle
Le corps ne se contente donc pas d’occuper une position : il l’évalue continuellement. Cette évaluation est, en retour, elle-même modifiée par ce que le corps fait. La stabilité qui en résulte n’équivaut pas à une absence de mouvement. Elle désigne plutôt la capacité à conserver ou retrouver une organisation compatible avec la tâche. Cette capacité s’exerce malgré les variations internes, externes et celles produites par l’action elle-même.
Cette circularité a par conséquent une conséquence méthodologique pour la lecture de ce dossier. Un mécanisme sensoriel isolé ne peut pas être interprété indépendamment de ses conséquences motrices. Une réponse motrice ne peut pas non plus être interprétée indépendamment des informations sensorielles qui l’ont précédée. Elle contribue d’ailleurs, à son tour, à produire ces informations. Chaque chapitre suivant isole parfois une source d’information ou un mécanisme particulier, pour le décrire plus clairement. Il doit néanmoins être relu à la lumière de cette boucle d’ensemble.
5. L’assise intervient dans cette boucle
D’abord, une assise remplit une fonction mécanique. Elle soutient une partie du poids du corps, répartit des charges et limite certains déplacements. Ce rôle mécanique ne suffit toutefois pas, à lui seul, à décrire entièrement sa place dans la boucle décrite plus haut. En effet, l’assise constitue aussi une interface sensorielle. Ses caractéristiques mécaniques influencent les contacts, les déformations et les variations auxquels le sujet est exposé. La nature et les conséquences de ces informations dépendent toutefois du support et du sujet. Elles dépendent aussi de la tâche et de la durée d’exposition. Ce point sera précisé progressivement dans les chapitres suivants, en particulier B2, B5 et B12.
Support mécanique et interface sensorielle ne s’opposent donc pas. Ces deux fonctions coexistent dans tout support d’assise, quelle que soit sa conception. Ce sous-dossier examine plus particulièrement la seconde, généralement moins immédiatement visible que la première. Elle est toutefois tout aussi engagée dans la boucle perception-action décrite dans ce chapitre.
Ainsi, lorsqu’une même configuration d’appui est maintenue avec peu de variations, le renouvellement de certaines informations peut diminuer. Cela concerne notamment les informations associées aux changements de pression, aux glissements et aux déplacements. D’autres composantes de l’activité sensorielle peuvent néanmoins persister ; cette distinction sera développée dans B11. Symétriquement, une assise qui autorise des changements contrôlables de configuration peut modifier et renouveler certaines conditions mécaniques et sensorielles. La manière dont ces variations sont effectivement exploitées par le sujet dépend toutefois de la tâche et du support. Cette possibilité ne présume donc pas encore d’un bénéfice clinique déterminé.
6. Ce que ce dossier va développer
Le sous-dossier Flux sensoriels reprend cette progression générale sur onze chapitres supplémentaires, selon le fil conducteur suivant.
- B2 précise la chaîne allant du stimulus mécanique au signal nerveux.
- B3 et B4 détaillent ensuite, respectivement, la proprioception et l’intéroception.
- B5 et B6 traitent, de leur côté, des informations fournies par le contact et par les tissus conjonctifs innervés.
- B7 explique par ailleurs comment le système nerveux construit une représentation du corps à partir de ces signaux.
- B8 revient sur le contrôle postural et sur la pondération des différentes sources sensorielles.
- B9 développe quant à lui la boucle perception-action déjà introduite ici.
- B10 distingue en outre nociception et douleur.
- B11 traite des conséquences sensorielles du maintien prolongé d’une même configuration.
- B12, enfin, applique l’ensemble de ce parcours à la position assise dynamique.
Ce chapitre ne développe aucun de ces points en détail. Il fixe uniquement le principe transversal qui les relie ; chaque chapitre suivant vient ensuite le préciser dans un domaine particulier.
7. Ce qu’il faut retenir
- Une posture n’est pas une simple configuration géométrique : c’est le résultat provisoire d’une régulation active, alimentée par des informations sensorielles.
- Une même géométrie visible peut ainsi recouvrir des organisations internes différentes.
- Le système nerveux mobilise en effet plusieurs catégories d’informations complémentaires : visuelles, vestibulaires, proprioceptives, tactiles et intéroceptives.
- S’y ajoute la contribution, non autonome, de terminaisons présentes dans les tissus conjonctifs.
- Ces informations sont intégrées, et non pas simplement additionnées.
- Le système nerveux construit ainsi une estimation à partir de signaux partiels et pondérés.
- Il ne s’agit pas d’une lecture directe et exhaustive de l’état du corps.
- La réponse motrice qui en résulte modifie à son tour les informations disponibles. Perception et action forment ainsi une boucle sensorimotrice continue, comprenant des traitements conscients et non conscients.
- Enfin, une assise intervient dans cette boucle en tant qu’interface mécanique et sensorielle.
- Cela ne présume toutefois encore d’aucun bénéfice clinique déterminé.
Le principe fondateur de ce sous-dossier peut être formulé ainsi : le corps ne se contente pas d’occuper une position. Il évalue en effet continuellement cette position et ses conséquences afin de pouvoir la modifier. Les chapitres suivants précisent, l’un après l’autre, comment cette évaluation se construit et quelles informations y contribuent. Ils montrent enfin ce qu’elle implique pour l’analyse d’une assise.
Toutefois, ce principe général ne permet pas encore de conclure qu’une assise dynamique corrige automatiquement la posture. Il ne permet pas non plus d’affirmer qu’elle améliore nécessairement la santé, ni qu’elle réduit systématiquement la douleur. Ce principe fournit seulement un cadre pour comprendre les mécanismes en jeu. La portée exacte de chacun d’eux, appliquée à l’assise, sera précisée et nuancée chapitre après chapitre.
Références scientifiques
Intégration multisensorielle et contrôle postural
- Chiba, R., Takakusaki, K., Ota, J., Yozu, A., & Haga, N. (2016). Human upright posture control models based on multisensory inputs; in fast and slow dynamics. Neuroscience Research, 104, 96–104. https://doi.org/10.1016/j.neures.2015.12.002
- Peterka, R. J. (2002). Sensorimotor integration in human postural control. Journal of Neurophysiology, 88(3), 1097–1118. https://doi.org/10.1152/jn.2002.88.3.1097
Pondération et repondération sensorielle
- Assländer, L., & Peterka, R. J. (2014). Sensory reweighting dynamics in human postural control. Journal of Neurophysiology, 111(9), 1852–1864. https://doi.org/10.1152/jn.00669.2013
Estimation de l’état corporel et contrôle sensorimoteur
- Franklin, D. W., & Wolpert, D. M. (2011). Computational mechanisms of sensorimotor control. Neuron, 72(3), 425–442. https://doi.org/10.1016/j.neuron.2011.10.006
Contribution proprioceptive au contrôle postural
- Allum, J. H. J., Bloem, B. R., Carpenter, M. G., Hulliger, M., & Hadders-Algra, M. (1998). Proprioceptive control of posture: a review of new concepts. Gait & Posture, 8(3), 214–242. https://doi.org/10.1016/S0966-6362(98)00027-7
