1. Le corps perçoit son état interne
Ainsi, l’intéroception regroupe les processus liés à l’état physiologique interne du corps. Elle couvre les variations cardiovasculaires, respiratoires, thermiques, viscérales et métaboliques. Intégrées, ces variations peuvent contribuer à des expériences globales telles que la fatigue, la chaleur ou la tension interne. Elles peuvent aussi contribuer à la faim, à la soif ou au malaise (Khalsa et al., 2018). Elles ne constituent donc pas des signaux élémentaires comparables à une variation cardiovasculaire isolée, mais des expériences déjà intégrées.
Plus précisément, plusieurs populations de terminaisons et de récepteurs, sensibles notamment aux variations mécaniques, chimiques ou thermiques, peuvent détecter ces variations. Ensuite, les informations afférentes sont transmises par plusieurs voies. Celles-ci sont notamment vagales et spinales, selon les organes et les variables concernés. Craig a proposé une organisation particulière de ces voies afférentes. Elle est centrée sur une représentation corticale des signaux homéostatiques, distincte du système extéroceptif qui guide l’action somatique (Craig, 2003). Les conceptions actuelles insistent cependant davantage sur des réseaux distribués. Elles insistent aussi sur l’intégration des informations intéroceptives avec d’autres informations sensorielles, cognitives et contextuelles. Elles s’inscrivent notamment dans une perspective prédictive. Le cerveau y anticipe en permanence l’état physiologique du corps, plutôt que de simplement l’enregistrer (Barrett & Simmons, 2015). Craig reste ainsi une référence historique utile. Il ne constitue toutefois plus, à lui seul, le cadre contemporain.
Par conséquent, ces informations contribuent à l’homéostasie. Celle-ci correspond au maintien de variables physiologiques dans des plages compatibles avec le fonctionnement de l’organisme. Elles participent également à l’allostasie, par laquelle le système nerveux anticipe certains besoins. Il ajuste ainsi l’activité physiologique et les comportements en fonction du contexte. Cette régulation peut s’effectuer sans perception consciente explicite (Khalsa et al., 2018).
2. L’intéroception n’est pas la proprioception
En revanche, la proprioception, présentée en B3, concerne principalement la configuration, le mouvement et certains états mécaniques du système musculosquelettique. L’intéroception concerne principalement l’état physiologique interne. Il ne s’agit toutefois pas d’une séparation absolue. Les frontières terminologiques ne sont pas parfaitement uniformes selon les auteurs, et l’état mécanique, métabolique et physiologique du corps peut interagir.
Ainsi, une position articulaire stable ne garantit pas, à elle seule, un état physiologique interne stable. L’inverse est également vrai. Ces deux sources d’information doivent néanmoins être considérées ensemble pour comprendre l’expérience corporelle globale, comme le montre la section suivante. Leurs informations peuvent en effet interagir dans l’estimation d’ensemble de l’état corporel, plutôt que de rester cloisonnées.
3. Les signaux internes contribuent à l’expérience corporelle
De plus, les signaux intéroceptifs ne se limitent pas à une fonction de régulation autonome silencieuse. Ils participent également à l’expérience subjective du corps. Ils contribuent aussi à ce que la littérature désigne comme la conscience corporelle, ou conscience du soi corporel (Craig, 2003).
Cependant, des travaux plus récents mobilisent une approche de physiologie en réseau. Ils soulignent que cette conscience corporelle émerge d’interactions entre les signaux intéroceptifs et d’autres modalités sensorielles. Une dynamique neuronale distribuée y contribue également. Elle ne résulte donc pas d’un traitement isolé des seuls signaux viscéraux (Candia-Rivera et al., 2024). L’analyse se déplace ainsi d’une recherche de « zones cérébrales de l’intéroception » vers l’étude de réseaux plus larges. Ces réseaux intègrent en permanence l’activité viscérale à d’autres informations disponibles pour le système nerveux.
En outre, les signaux intéroceptifs ne se limitent pas à une sensation neutre d’état interne. Ils sont également associés à la dimension affective de l’expérience corporelle. La manière dont un état interne est ressenti — agréable, désagréable, tolérable, pénible — s’appuie en partie sur ce même système de représentation homéostatique (Craig, 2003). Un inconfort ressenti en position assise ne constitue donc pas une mesure directe et neutre d’une contrainte mécanique. Il correspond plutôt à une expérience intégrée comportant notamment une dimension affective. Le rôle précis de cette expérience dans la décision de changer de position dépend toutefois du contexte. Il ne peut être déduit des seuls travaux généraux sur l’intéroception.
4. Une sensibilité qui varie selon les personnes
Par ailleurs, la capacité à détecter et à interpréter les signaux intéroceptifs n’est pas identique d’une personne à l’autre. La littérature distingue notamment trois dimensions.
- L’exactitude interoceptive — la capacité mesurée objectivement à détecter un signal physiologique, par exemple son propre rythme cardiaque.
- La sensibilité interoceptive — l’évaluation subjective que la personne fait de sa propre perception interne.
- Et la conscience interoceptive — la correspondance entre la confiance exprimée et la performance réellement obtenue.
En effet, ces trois dimensions sont dissociables. Une personne peut se sentir très attentive à ses sensations internes sans que cela corresponde à une détection objectivement précise (Garfinkel et al., 2015).
Ainsi, ces distinctions montrent que la perception déclarée et la performance mesurée dans une tâche intéroceptive ne sont pas équivalentes. La confiance accordée à cette perception constitue encore une autre dimension. Leur application à l’inconfort en position assise constitue toutefois une hypothèse de transposition, et non une relation directement démontrée. Cette étude porte en effet principalement sur la perception cardiaque et la métacognition interoceptive.
5. Les modalités sensorielles interagissent
En pratique, une sensation corporelle globale — par exemple un sentiment diffus d’inconfort ou de tension — résulte rarement d’une seule modalité sensorielle. Elle peut naître d’interactions entre l’intéroception, le toucher et la proprioception. Elle peut aussi naître de la nociception et du contexte dans lequel le sujet se trouve (Candia-Rivera et al., 2024).
Par conséquent, il n’est pas possible d’attribuer automatiquement une sensation posturale à l’intéroception seule. Une sensation d’appui, par exemple, relève le plus souvent d’une combinaison de signaux tactiles, proprioceptifs et intéroceptifs, parfois nociceptifs. Ces contributions respectives ne sont pas aisément séparables au niveau de l’expérience consciente.
Il ne faut donc pas attribuer automatiquement toute sensation posturale à l’intéroception. Une sensation d’appui relève généralement d’une combinaison de signaux tactiles, proprioceptifs, intéroceptifs et nociceptifs. S’y ajoutent en outre des facteurs attentionnels et contextuels.
6. L’inconfort ne se réduit pas à la douleur
Par exemple, une sensation globale de fatigue, de tension ou de chaleur peut conduire à changer de position. En revanche, une douleur précise ne peut pas toujours être établie à partir du ressenti seul. Il en va de même pour une lésion tissulaire ou un mécanisme nociceptif particulier. Il en résulte une conséquence importante pour l’interprétation du comportement en position assise. Le besoin de bouger ne suppose pas nécessairement une douleur précise et localisée.
Toutefois, il serait excessif d’attribuer ce besoin de bouger à la seule intéroception. Comme la section précédente l’a établi, plusieurs registres sensoriels — tactile, proprioceptif, thermique, intéroceptif, nociceptif — peuvent en effet contribuer conjointement à cette sensation globale d’inconfort. Des facteurs attentionnels et contextuels y participent également. Le sujet interprète ensuite cet ensemble comme un signal suffisant pour justifier un changement de position.
Par ailleurs, cette distinction entre inconfort et douleur a une conséquence pour la lecture des données d’assise prolongée. L’absence de plainte douloureuse localisée ne signifie pas l’absence de toute sollicitation sensorielle pertinente. Un sujet peut ainsi chercher à modifier sa position en réponse à une évaluation globale défavorable. Il peut ne pas être capable d’en désigner la cause précise. Cela ne rend pas pour autant cette évaluation moins réelle ni moins fonctionnelle.
7. Application à l’assise
Ainsi, un changement de position en position assise peut constituer une réponse à une évaluation globale de l’état corporel. Il ne répond pas nécessairement à un signal isolé et clairement identifié. Cette évaluation intègre en effet des composantes tactiles, proprioceptives, intéroceptives, parfois nociceptives. Des éléments attentionnels et contextuels s’y ajoutent également — la tâche en cours, l’environnement, l’état de fatigue général.
De plus, la variabilité interindividuelle de la sensibilité intéroceptive a été présentée à la section 4. Elle invite en outre à la prudence dans l’interprétation des rapports subjectifs d’inconfort recueillis lors de l’évaluation d’une assise. Un écart entre deux utilisateurs peut ainsi refléter une différence réelle de conditions mécaniques. Il peut aussi refléter une différence de sensibilité ou d’interprétation des signaux internes, sans que l’une de ces explications exclue l’autre.
En définitive, cette formulation reste prudente et n’établit pas de mécanisme unique. Elle indique seulement qu’un changement de position spontané ne doit pas être interprété comme la preuve d’une douleur localisée précise. Elle ne doit pas non plus être réduite à une seule cause sensorielle. Les mesures mécaniques et le rapport subjectif du sujet ne décrivent pas la même dimension. Ces deux approches peuvent néanmoins être mises en relation. Une mesure de pression ou d’angle ne permet pas, à elle seule, de déduire l’expérience corporelle de l’utilisateur.
Enfin, sur le plan méthodologique, cette dimension intéroceptive suggère de ne pas se fier uniquement à des mesures mécaniques instrumentales. Celles-ci comprennent notamment la pression d’interface et les angles articulaires. Un rapport subjectif de confort ou d’inconfort recueilli directement auprès du sujet reste ainsi une source d’information distincte. Il n’est pas substituable par une mesure purement mécanique, même si les deux peuvent être mises en relation.
8. Ce qu’il faut retenir
- L’intéroception désigne les processus par lesquels le système nerveux détecte, transmet, interprète et intègre des informations provenant de l’intérieur du corps. Elle couvre des informations cardiovasculaires, respiratoires, thermiques, viscérales et métaboliques. Ces processus opèrent à des niveaux conscients et non conscients.
- Ces signaux participent à la régulation autonome, mais aussi à l’expérience subjective et à la conscience corporelle.
- La sensibilité aux signaux intéroceptifs varie selon les personnes. Sa contribution aux différences de ressenti en position assise reste cependant hypothétique. Cette hypothèse de transposition n’est pas directement démontrée par les études citées.
- Une sensation corporelle globale résulte le plus souvent d’interactions entre plusieurs modalités — intéroceptive, tactile, proprioceptive, nociceptive. Le contexte y contribue également. Elle ne provient pas d’une seule source isolée.
- Le besoin de bouger en position assise ne doit pas être attribué principalement à l’intéroception. Il s’agit plutôt d’une évaluation globale et multifactorielle de l’état corporel.
En somme, l’intéroception constitue une source d’information supplémentaire mobilisée par la boucle décrite en B1. Elle s’ajoute à la proprioception traitée en B3 et aux informations tactiles traitées en B5. La manière dont ces sources sont distinguées et combinées avec la nociception fera l’objet de B10. Leur intégration d’ensemble dans la construction de la perception corporelle fait, elle, l’objet de B7.
Références scientifiques
Définition contemporaine et cadre historique
- Khalsa, S. S., Adolphs, R., Cameron, O. G., Critchley, H. D., Davenport, P. W., Feinstein, J. S., Feusner, J. D., Garfinkel, S. N., Lane, R. D., Mehling, W. E., Meuret, A. E., Nemeroff, C. B., Oppenheimer, S., Petzschner, F. H., Pollatos, O., Rhudy, J. L., Schramm, L. P., Simmons, W. K., Stein, M. B., … Paulus, M. P. (2018). Interoception and Mental Health: A Roadmap. Biological Psychiatry: Cognitive Neuroscience and Neuroimaging, 3(6), 501–513. https://doi.org/10.1016/j.bpsc.2017.12.004
- Craig, A. D. (2003). Interoception: the sense of the physiological condition of the body. Current Opinion in Neurobiology, 13(4), 500–505. https://doi.org/10.1016/S0959-4388(03)00090-4
- Barrett, L. F., & Simmons, W. K. (2015). Interoceptive predictions in the brain. Nature Reviews Neuroscience, 16(7), 419–429. https://doi.org/10.1038/nrn3950
- Candia-Rivera, D., Engelen, T., Babo-Rebelo, M., & Salamone, P. C. (2024). Interoception, network physiology and the emergence of bodily self-awareness. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 165, 105864. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2024.105864
Variabilité interindividuelle de la sensibilité interoceptive
- Garfinkel, S. N., Seth, A. K., Barrett, A. B., Suzuki, K., & Critchley, H. D. (2015). Knowing your own heart: distinguishing interoceptive accuracy from interoceptive awareness. Biological Psychology, 104, 65–74. https://doi.org/10.1016/j.biopsycho.2014.11.004
